"Qu'est ce qu'il y a ?"

"Rien... je te regarde"

"Tu me trouves bien ?"

"Pas mal..."

On trouverait presque honteuse, l'expression de Bruno Cremer, alias Georges face à la beauté quarantenaire quasi insolente de Romy Schneider alias Marie dans ce film bouleversant de Claude Sautet.

Réalisateur phare des années 70, Claude Sautet, à l'instar de Claude Chabrol, n'est pas un cinéaste dont on dévorerait les images avec l'appétence d'un ogre cinéphile et gourmand, chez lui point de rituel scénaristique autour de la table, aucun trait culinaire venant appuyer le caractère ou le profil d'un personnage, Claude Sautet ne se "bouffe" pas, mais se déguste plutôt.

On ne s'invite pas aussi facilement dans son cinéma, pour la simple et bonne raison que lui même y pénètre à pas feutrés. Il est souvent spectateur des situations qu'il filme, presque un voyeur au sens noble du terme. Dans sa filmographie, nombres de scènes intimes sont d'abord observées de loin, il nous fait entr'apercevoir les protagonistes comme on le ferait derrière le trou d'une serrure, ils sont surpris, on leur subtilise un peu d'intimité.

Dans le film qui nous intéresse, il n'échappe pas à la règle. Le restaurant abritant Marie et Georges est d'abord cadré de loin, la caméra scrute avec la volonté de ne pas troubler le tête à tête, on ne perçoit même pas le brouhaha du lieu, comme si Claude Sautet, soucieux de forcer notre observation, souhaitait nous faire comprendre l'inutilité des mots en même temps que la force du silence, quand deux âmes respirent encore l'amour, bien malgré eux. On dit que les gens heureux n'ont pas d'histoires, pour Claude Sautet les histoires sans paroles sont toujours les plus émouvantes.

Pénétrons maintenant à l'intérieur de ce bistro Parisien, décor de l'action, et observons d'un peu plus près. On perçoit presque une gêne maladroite entre les deux ex-amants, est ce parce que Marie a une requête à formuler auprès de Georges, ou bien espère t'elle retrouver une place dans ses bras sécurisants, et Georges brûle t'il encore d'ardeur pour Marie, ou n'ose t'il pas lui avouer qu'elle n'a plus rien à espérer de sa part ?

La réponse se trouve justement dans... les lentilles, légume souvent incontournable des brasseries populaires. Une fois le plat de Georges servi, celui ci le décline à moitié, un peu capricieux, en raison de sa supposée détestation pour celles ci, Marie se propose donc d'échanger leurs plats, prétextant qu'elle a toujours adoré ce légume, puis la conversation se poursuit. "Et Serge ?" demande Bruno Cremer, faisant allusion au nouvel amant de Romy Schneider, "Il n'y a plus de Serge" rétorque Marie aussitôt.

Et c'est bien là que se trouve la réponse à la question un peu naïve que nous nous posons tous à ce moment précis du film "en pince t'il encore pour elle ?".

La réponse est bien évidemment positive.

Dès lors que Marie lui avoue sa séparation d'avec Serge, à deux reprises un peu furtives, Bruno Cremer contemple le plat de lentilles posé devant Marie, comme si, ayant laissé échapper, sans doute par caprice, ou sur un coup de tête, quelque chose lui tenant vraiment à coeur, il souhaitait rapidement le reprendre, prenant conscience que les décisions hâtives ne sont jamais les meilleurs choix.

Je ne saurais vous commenter le choix du réalisateur pour les lentilles, peut-être un goût personnel et immodéré pour cet accompagnement, ou une volonté de rajouter un angle accessible aux personnages, en les attablant devant une spécialité qui sent bon le terroir et la tradition française. Reste à prouver si l'émotion eut été intacte devant des harengs pommes à l'huile ou des oeufs mimosas, que nous traiterons très prochainement.

Tout le talent de Claude Sautet est là, nous faire redécouvrir son oeuvre à chaque visionnage, en plaçant l'important au coeur du détail. C'est ce qui rend ses films tellement humains, à la portée de nos émotions les plus élémentaires, avec des personnages qui respirent et exaltent un peu ce que nous sommes...

...Des personnages simples au service d'histoires simples.

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Prévoir :

- lentilles vertes du Puy (60 à 75 g. par personne),
- 1 carotte,
- petits oignons blancs,
- un bouquet garni,
- sel et poivre.

Faire tremper les lentilles (précédemment triées) dans l'eau pendant toute une nuit.
Les égoutter, les mettre dans une cocotte à fond épais, les recouvrir d'eau froide et ajouter la carotte coupée en fines rondelles, les petits oignons coupés en petits quartiers et le bouquet garni.
Faire cuire doucement pendant une heure environ.
(saler et poivrer au milieu de la cuisson).
Traditionnellement servi en accompagnement d'une viande de porc, les lentilles sont également délicieuses avec du saumon. Le film ne dit pas quel était l'accompagnement servi dans "Une histoire simple"...

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(cliquer sur la photo pour l'agrandir)